
Organisé par le Réseau des Défenseurs des Droits Humains en Afrique Centrale (REDHAC) sous l’impulsion de sa Directrice exécutive Maximilienne Ngo Mbe et avec l’appui du National Endowment for Democracy (NED), ce deuxième Forum transnational de haut niveau, qui s’est tenu les 5 et 6 mars 2026 à Douala, bénéficie également de l’accompagnement de Me Alice Nkom, Présidente du conseil d’administration du REDHAC, et de Amanye Botiba Philippe, Chef d’antenne régionale des droits de l’homme. L’événement vise à renforcer la coopération entre défenseurs des droits humains, journalistes et acteurs de la société civile dans les zones frontalières entre le Cameroun et le Tchad, fragilisées par des crises sécuritaires et des restrictions de l’espace civique.

Les régions frontalières entre le Cameroun et le Tchad restent particulièrement fragiles. L’activisme de groupes armés tels que Boko Haram ou État islamique, la criminalité transnationale ainsi que les conflits liés à l’accès aux ressources naturelles constituent des menaces permanentes pour la stabilité de la zone.
À ces défis sécuritaires s’ajoutent des restrictions croissantes de l’Espace civique et des difficultés de coordination entre les acteurs de la société civile des deux pays. Dans ce contexte, les défenseurs des droits humains et les journalistes jouent un rôle central dans la documentation des abus et la lutte contre la désinformation.

Selon Marcel Marni Epee, l’un des intervenants du forum, cette rencontre s’inscrit dans la continuité d’un premier travail réalisé séparément au Cameroun et au Tchad pour identifier les défis liés à la restriction de l’espace civique.
« Nous sommes ici au deuxième forum régional de haut niveau pour une solidarité transfrontalière coordonnée. Après avoir identifié les défis dans chaque pays, il était important de mettre ensemble les acteurs camerounais et tchadiens afin d’analyser les difficultés communes et réfléchir aux solutions », explique-t-il.

Les travaux ont été structurés autour de deux panels majeurs. Le premier portait sur l’état de l’Espace civique et les dynamiques régionales en Afrique centrale, permettant d’établir un diagnostic partagé. Le second s’est concentré sur la documentation transnationale des violations et la sécurité numérique, des outils jugés indispensables pour protéger les défenseurs et garantir la fiabilité des informations recueillies.
« Documenter les violations est essentiel, mais cela doit se faire dans un cadre sécurisé, notamment face aux enjeux de sécurité numérique », a-t-il précisé.
Le choix de ces deux pays n’est pas anodin. Le REDHAC, qui couvre huit pays d’Afrique centrale, a souhaité démarrer cette dynamique de coopération avec un voisin stratégique confronté à des défis politiques et sécuritaires récents.
« Le Tchad vient de traverser des élections présidentielles à haut risque pour les défenseurs des droits humains et pour la population. Il était donc important d’engager une réflexion commune avec un pays voisin qui partage des réalités similaires », souligne Marcel Marni Epee.
Le forum a réunit un panel diversifié composé de juristes, journalistes d’investigation, blogueurs, experts en sécurité numérique et observateurs communautaires. Les discussions ont porté notamment sur quatre axes prioritaires :

l’harmonisation des méthodes de documentation des violations des droits humains ;
le partage de bonnes pratiques pour la protection des sources ;
la conception de campagnes de plaidoyer conjointes ;
la mise en place d’un mécanisme durable de coordination entre les deux pays.
L’objectif était de passer d’initiatives isolées à une véritable stratégie commune de défense de l’espace civique.
Pour Me Tchakounté, ce forum démontre la nécessité pour les acteurs de la société civile de travailler ensemble afin de renforcer l’impact de leurs actions.

« Ceux qui pensent que quelque chose est encore possible pour notre nation doivent se mettre ensemble pour agir de manière coordonnée, chacun dans son domaine de compétence », a-t-il déclaré, saluant le travail du REDHAC.
De son côté, Amanye Botiba Philippe, Chef d’antenne régionale du Littoral de la Commission des Droits de l’Homme du Cameroun, dans exposé il estime que la solidarité transnationale est devenue une stratégie incontournable.
« Les défis liés à la restriction de l’espace civique sont similaires dans plusieurs pays. Il est donc important que le réseau des défenseurs dépasse le cadre national pour soutenir les acteurs de la société civile dans les pays frères », explique-t-il.

Selon lui, les dynamiques de réseaux comme celle du REDHAC démontrent que la société civile peut s’organiser au-delà des frontières pour produire des résultats concrets.
Certains intervenants ont toutefois appelé à renforcer d’abord les bases nationales de la défense des droits humains.
Le Pr Me Claude Assira estime ainsi que la consolidation de la culture des droits humains au sein même des sociétés nationales reste un préalable essentiel.
« Chacun doit d’abord travailler au renforcement de l’appropriation de cette lutte au niveau national. Lorsque la société valorise réellement la dignité humaine, cette dynamique peut ensuite se diffuser dans tous les secteurs », a-t-il indiqué.

Pour Bayemi, Président de l’Association Citoyenne pour la Mémoire du Cameroun, ces rencontres offrent surtout un espace de réflexion collective sur la gestion de l’espace civique.
« L’espace civique est le lieu où nous exprimons notre citoyenneté. Les restrictions observées aujourd’hui sur les plans politique, culturel ou économique exigent que nous réfléchissions ensemble aux solutions à proposer à nos gouvernants », souligne-t-il.

Le forum s’est tenu sous un format hybride, réunissant une trentaine de participants en présentiel à Douala et d’autres intervenants à distance. Une feuille de route d’actions prioritaires a été adoptée à l’issue des travaux.
Pour les organisateurs, cette initiative se veut une première étape d’un processus plus large qui pourrait, à terme, s’étendre à l’ensemble des huit pays d’Afrique centrale couverts par le REDHAC.
Le REDHAC entend aller au-delà du simple cadre des échanges. Plusieurs outils concrets devront être déployés dans les mois à venir à savoir inclus dans la feuille de route:
Un système d’alerte rapide, permettant de traiter 80 % des signalements de violations en moins de 72 heures grâce à une plateforme sécurisée ;
Un dispositif d’accompagnement juridique et médiatique pour les défenseurs menacés ;
La création d’un comité de coordination binational, chargé de produire un rapport annuel sur l’état de l’espace civique.

Dans un contexte régional marqué par des tensions sécuritaires et politiques persistantes, la solidarité transfrontalière apparaît ainsi comme un levier essentiel pour défendre les libertés fondamentales et préserver l’espace civique dans le bassin du lac Tchad.
